À l’approche de la prochaine élection québécoise, la question des relations commerciales avec les États-Unis s’impose comme un enjeu central, bien que souvent relégué au second plan des débats publics. Dans un contexte marqué par la montée du protectionnisme américain, la politisation des échanges et l’érosion des cadres multilatéraux, la révision de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACÉUM) constitue un moment charnière. Elle forcera le Québec et le Canada à clarifier une posture stratégique devenue ambiguë : comment concilier une dépendance économique profonde avec une confiance politique de plus en plus fragile ?
Le statu quo est préférable
D’un point de vue strictement économique, le statu quo serait préférable. L’ACÉUM, entré en vigueur en 2020, a permis de préserver l’essentiel des acquis de l’intégration nord-américaine. Pour le Québec, dont plus de 70 % des exportations internationales sont destinées aux États-Unis, cet accord demeure une infrastructure essentielle de prospérité. Il garantit un accès privilégié au plus vaste marché mondial, sécurise les chaînes d’approvisionnement et soutient des secteurs clés tels que l’aéronautique, l’aluminium, le bois d’œuvre et l’agroalimentaire.
On met souvent l’accent, à juste titre, sur les tarifs imposés par les États-Unis dans des secteurs névralgiques de l’économie québécoise. Toutefois, la menace la plus profonde est d’une autre nature. Elle réside dans la dynamique politique interne américaine, marquée par une polarisation extrême, une volatilité institutionnelle croissante et une remise en question de certaines normes démocratiques fondamentales. Dans plusieurs cadres d’analyse en science politique, les États-Unis sont désormais décrits comme une démocratie illibérale en évolution. Dans ce contexte, l’instabilité politique américaine agit comme une véritable épée de Damoclès au-dessus de l’économie québécoise, bien au-delà des seuls instruments tarifaires.
Cette réalité rend la stabilité offerte par l’ACÉUM en partie illusoire. La clause de révision prévue dans l’accord impose un examen formel dans un horizon de dix ans, sans quoi celui-ci pourrait devenir caduc. Surtout, il est peu probable que cette révision se fasse dans un climat apaisé. L’expérience récente, notamment sous l’administration de Donald Trump, montre que les États-Unis n’hésitent plus à instrumentaliser le commerce à des fins politiques, recourant aux tarifs, aux enquêtes de sécurité nationale et aux pressions bilatérales pour obtenir des concessions. Dans ce contexte, il serait naïf de croire que le Canada pourra éviter une renégociation sous contrainte. Washington pourrait très bien nous forcer la main.
Changement de paradigme
Cette transformation impose un changement de paradigme. Comme l’a souligné le premier ministre Mark Carney dans ses interventions récentes, notamment à Davos, la politique économique internationale s’organise désormais autour d’un nexus commerce et sécurité. Les échanges ne sont plus seulement un vecteur de prospérité, mais un instrument de puissance, de résilience et de souveraineté. Pour le Québec, cela implique de repenser ses priorités industrielles et commerciales à l’aune de considérations stratégiques.
Le secteur de l’aéronautique illustre parfaitement ce défi. Avec des entreprises comme Bombardier et CAE, le Québec s’inscrit au cœur de l’une des principales grappes aérospatiales mondiales. Montréal, en particulier, est généralement classée au troisième rang mondial, derrière Seattle et Toulouse, grâce à une concentration unique de grands donneurs d’ordres et à un écosystème dense de PME spécialisées. Pourtant, contrairement à ces deux villes, le soutien public demeure fragmenté et insuffisant. Dans un contexte de réarmement et de reconfiguration des chaînes d’approvisionnement en matière de défense, l’absence de coordination stratégique entre Québec et Ottawa constitue une faiblesse majeure. Un véritable nationalisme industriel, assumé et structuré, devient ici indispensable.
Cela dit, des signaux positifs émergent. L’initiative portée par Luqia Technologies marque un tournant important dans la manière dont le Canada et le Québec envisagent l’articulation entre innovation, industrie et sécurité. En regroupant des expertises en intelligence artificielle, en photonique et en calcul avancé, et en bénéficiant d’un soutien public substantiel, ce type de plateforme vise explicitement à accélérer la commercialisation de technologies stratégiques. Il ne s’agit plus seulement de produire de la connaissance, mais de transformer celle-ci en capacités industrielles concrètes, en retombées économiques et en leviers d’influence.
Ce type d’initiative illustre précisément le nouveau paradigme du nexus commerce et sécurité. Il démontre que le Québec possède non seulement les compétences scientifiques nécessaires, mais aussi les institutions capables de soutenir une stratégie industrielle plus ambitieuse. Le défi consiste désormais à multiplier ce type d’initiatives, à assurer leur coordination avec les politiques fédérales et à en faire un levier structurant de la diversification économique.
La voie de la facilité
Ce constat dépasse largement l’aéronautique. Pendant des décennies, les entreprises québécoises ont privilégié la voie de la facilité, soit exporter vers un marché américain accessible, intégré et prévisible. Cette stratégie a porté ses fruits, mais elle révèle aujourd’hui ses limites. La montée de l’incertitude politique aux États-Unis agit comme un électrochoc. Sans qu’une diversification complète soit réaliste, il devient impératif de réduire les vulnérabilités.
Certains secteurs montrent toutefois qu’une adaptation est possible. L’industrie québécoise de l’aluminium constitue un exemple particulièrement instructif. Face aux pressions tarifaires américaines récurrentes, les acteurs du secteur ont amorcé une diversification de leurs marchés tout en renforçant leur positionnement comme fournisseurs d’aluminium à faible empreinte carbone, un avantage compétitif majeur dans un contexte de transition énergétique. Cette stratégie, qui combine innovation, repositionnement et diplomatie commerciale, offre un modèle reproductible pour d’autres industries.
Dans le domaine de l’intelligence artificielle, le Québec dispose également d’atouts considérables. Des institutions comme l’Institut québécois d’intelligence artificielle (MILA) ont contribué à positionner Montréal parmi les pôles mondiaux de recherche en intelligence artificielle. Toutefois, le défi réside désormais dans la commercialisation. Trop souvent, les innovations développées localement sont captées par des entreprises étrangères ou peinent à se traduire en champions industriels québécois. Là encore, une meilleure coordination entre les gouvernements, les universités et le secteur privé est essentielle pour transformer cet avantage scientifique en levier économique durable.
Parallèlement, il ne faut pas négliger une dimension fondamentale de la diversification, soit le marché intérieur canadien. Les provinces constituent, collectivement, le principal partenaire économique du Québec. La réduction des barrières interprovinciales et le renforcement de l’intégration économique interne représentent un levier immédiat et sous-exploité pour réduire la dépendance envers les États-Unis.
À l’international, les options existent, mais elles sont contraintes. L’Europe apparaît comme un partenaire naturel, mais l’Accord économique et commercial global avec le Vieux continent demeure appliqué à titre provisoire, plusieurs États membres refusant encore sa ratification complète. Le nationalisme économique y est également en progression, limitant les marges de manœuvre. Néanmoins, les initiatives européennes récentes dans les domaines de la défense et de la sécurité économique ouvrent des perspectives, notamment à travers des programmes auxquels le Canada commence à s’associer.
L’Indo-Pacifique représente un autre axe de diversification, bien que ses retombées soient inégalement réparties à l’échelle canadienne. Si l’Ouest du pays est mieux positionné pour capter les flux commerciaux vers l’Asie, le Québec dispose d’atouts spécifiques, notamment en ingénierie et en technologies avancées, qui pourraient être mobilisés pour approfondir ses relations avec des partenaires comme l’Inde.
Une position fragile
Cela nous ramène à l’enjeu central de la révision de l’ACÉUM. Le Québec aborde cette échéance dans une position institutionnelle fragile. Contrairement au gouvernement fédéral, il ne dispose pas d’un négociateur en chef, ce qui limite sa capacité à structurer et défendre ses intérêts. Dans un contexte où chaque province cherchera à maximiser ses gains, le risque est réel de voir certains secteurs québécois, notamment l’agriculture sous gestion de l’offre, servir de variable d’ajustement au profit d’autres priorités canadiennes.
D’autres dossiers sensibles sont déjà dans la mire de Washington. La Loi 96, notamment en matière d’étiquetage, pourrait faire l’objet de contestations. Plus largement, les objectifs offensifs américains, qu’il s’agisse d’un accès accru aux marchés agricoles, d’une réduction des barrières réglementaires ou d’un alignement normatif, risquent d’entrer en tension avec les priorités québécoises.
En définitive, la révision de l’ACÉUM ne constitue pas seulement un exercice technique. Elle représente un test stratégique pour le Québec. Entre une dépendance persistante envers les États-Unis et un environnement international plus fragmenté, le prochain gouvernement devra faire preuve de lucidité et de cohérence. Il ne s’agit plus simplement de commercer avec les États-Unis, mais de le faire en tenant compte d’une réalité désormais incontournable, soit que nos principaux partenaires économiques ne sont plus nécessairement nos alliés les plus fiables, et que la prospérité future du Québec dépendra de sa capacité à transformer cette contrainte en levier stratégique.




