Montréal est au centre de l’action de rayonnement international du Québec. On l’admet rarement pour ce que c’est : un pilier de la politique étrangère québécoise.
Ce n’est pas un hasard si la doctrine Gérin-Lajoie, qui établit depuis soixante ans que le Québec parle en son nom propre à l’international dans ses domaines de compétence, a été formulée en avril 1965 à l’hôtel Windsor, devant les représentants d’une cinquantaine de pays qui composent le corps consulaire… de Montréal.
Ce n’est pas non plus un hasard si l’événement le plus retentissant de l’histoire diplomatique du Québec, le « Vive le Québec libre » du général de Gaulle en juillet 1967, a été prononcé sur le balcon… de l’hôtel de ville de Montréal.
Le Québec se gouverne depuis Québec. Il se présente au monde depuis Montréal.
Cosmopolitisme, taille, force économique, sièges sociaux, universités de recherche, écosystèmes d’innovation, institutions culturelles et sportives : Montréal est, par défaut comme par vocation, la porte d’entrée du Québec sur le monde.
Le gouvernement du Québec n’y disposant ni de siège, ni d’infrastructure d’accueil, le passage par l’hôtel de ville reste pour beaucoup une étape obligée.
Le tissu consulaire et institutionnel y est dense. Près de 70 organisations internationales sont établies à Montréal, dont six bureaux de l’ONU, ce qui en fait la troisième ville des Amériques en la matière, après New York et Washington.
Trois vocations s’y sont enracinées : l’aviation civile, avec l’Organisation de l’aviation civile internationale; la biodiversité, avec le Secrétariat de la Convention sur la diversité biologique; la francophonie, portée par une concentration d’organismes qui font de la métropole l’un des pôles mondiaux en la matière. L’Institut de statistique de l’UNESCO y a également son siège.
Si Montréal accueille le monde, elle va aussi à sa rencontre. C’est une métropole de paradiplomatie active.
Les chiffres en donnent la mesure. Chaque année, le Bureau des relations internationales pilote une douzaine de missions à l’étranger, auxquelles s’ajoutent quelque 40 missions portées par les partenaires de l’écosystème montréalais, au premier rang desquels Montréal International, la Chambre de commerce du Montréal métropolitain et Tourisme Montréal. À cela s’ajoute l’accueil protocolaire d’une cinquantaine d’événements internationaux.
Cette présence se traduit par des mandats d’influence concrets : vice-présidence Amérique du Nord du C40, nomination de l’ex-mairesse, Valérie Plante, au Groupe consultatif du Secrétaire général de l’ONU sur les gouvernements locaux, siège au Bureau exécutif de l’Association internationale des maires francophones. L’empreinte dépasse de loin le cadre municipal.
Reste que la trajectoire de Montréal comme hub international n’est pas acquise. Peu de villes au monde combinent un tel ensemble : ancrage francophone en Amérique du Nord, vocation multilatérale, densité institutionnelle, bilinguisme effectif. C’est une singularité qui mérite d’être pleinement assumée. Pour renforcer la place de Montréal parmi les métropoles qui pèsent à l’international, deux conditions doivent être réunies.
La première est de donner davantage d’intelligence à cette activité. Davantage d’intentionnalité.
Le diagnostic est connu de ceux qui en font le métier : l’action internationale de la Ville reste largement réactive.
Le Bureau des relations internationales traite chaque année plus de 700 invitations, puis organise plus de 80 accueils protocolaires locaux et 50 internationaux. Cette mécanique de réponse, légitime, mobilise l’essentiel d’une équipe restreinte, au détriment de la veille, du suivi des retombées et de la planification long terme.
Les 39 réseaux internationaux où la Ville est présente illustrent le même phénomène à plus grande échelle. Une présence large, parfois historique, qui gagnerait à être resserrée autour des réseaux où Montréal détient un levier d’influence.
L’agenda d’une diplomatie urbaine assumée obéit à quelques principes : partir des disponibilités politiques et des thèmes prioritaires plutôt que de subir le flux d’invitations, prioriser les zones géographiques où le Québec dispose déjà d’actifs diplomatiques, mesurer la performance des réseaux à l’aune de retombées concrètes, concentrer les ressources là où l’impact est démontrable.
La seconde est de mieux définir comment Montréal se présente au monde.
Le « pitch » montréalais est confus. Selon les interlocuteurs, on insiste sur l’intelligence artificielle, sur la francophonie, sur la culture, sur les sciences de la vie, sur la nordicité, sur la démocratie participative ou sur le cosmopolitisme. On ne s’entend même pas sur le nombre d’universités qu’accueille la métropole : quatre, sept, onze, selon le locuteur.
Chaque angle est juste. Mais sans focus stratégique, et avec des imprécisions jusque sur les actifs eux-mêmes, un flottement s’installe et affaiblit le message.
Les métropoles que nous regardons faire, Barcelone, Stockholm, Lyon, Vienne, ont en commun d’avoir choisi un récit et de le tenir avec constance dans leurs missions, leurs publications et leurs prises de parole.
Montréal, à la fois grande ville universitaire d’Amérique du Nord, ville onusienne, métropole francophone et carrefour culturel, doit articuler ces atouts dans une proposition cohérente, lisible à l’étranger, défendable devant les bailleurs et les investisseurs.
Montréal, à la fois grande ville universitaire d’Amérique du Nord, ville onusienne, métropole francophone et carrefour culturel, doit articuler ces atouts dans une proposition cohérente, lisible à l’étranger, défendable devant les bailleurs et les investisseurs.
Au-delà de ces deux conditions, il y aurait lieu d’étendre la logique de la doctrine Gérin-Lajoie à la métropole. La doctrine de 1965 affirmait que ce qui relevait de la compétence québécoise au pays relevait de la compétence québécoise dans le monde. Une doctrine montréalaise contemporaine pourrait poser que la métropole s’investit à l’international là où elle exerce ses compétences propres : mobilité, gestion urbaine, par exemple par l’efficience des chantiers, habitation, inclusion sociale, à commencer par la lutte à l’itinérance.
Sur chacun de ces fronts, les défis ne manquent pas. Et une part des solutions se trouve ailleurs. Mobilité décarbonée à Stockholm, densification à Vienne, requalification industrielle à Bilbao, intégration des nouveaux arrivants à Toronto, prévention de l’itinérance à Helsinki : d’autres métropoles ont déjà ouvert des chemins dont Montréal peut s’inspirer. Sortir voir, comparer, adapter : ce réflexe doit devenir une discipline. Chaque mission internationale, chaque déplacement, chaque accueil de délégation devrait s’évaluer aussi à cette aune : qu’avons-nous appris qui puisse être ramené, transposé, mis en œuvre ici?
Reste l’État québécois lui-même. Il lui faut se réconcilier avec le poids effectif de la métropole dans son jeu diplomatique, et le traduire dans ses choix les plus visibles. Le bureau montréalais du premier ministre, aujourd’hui logé rue McGill College dans des locaux vieillots, mériterait un siège à la hauteur de la fonction, et plus encore de l’ambition mondiale que nous portons pour le Québec.
Et puisqu’on y est, je partage une idée : acquérir le Vieux Palais de justice de Montréal. Un immeuble patrimonial décrépit, dans le Vieux-Montréal, voisin de l’hôtel de ville. Le geste serait double : redonner vie à un édifice emblématique, et signaler par l’adresse même que l’État québécois entend travailler main dans la main avec sa métropole.
Derrière la pierre, une conviction.
Celle dont la doctrine Gérin-Lajoie offre encore aujourd’hui le meilleur exemple : le rayonnement international d’un peuple ne se joue pas seulement dans sa capitale. Il se construit aussi là où ce peuple rencontre le monde. Pour le Québec, ce lieu, depuis l’hôtel Windsor jusqu’à l’hôtel de ville, demeure Montréal.




