En immigration économique, la sélection compte autant que les seuils

L’immigration économique québécoise — contrairement à l’immigration humanitaire ou au regroupement familial — vise d’abord à répondre à des objectifs de prospérité économique. Pendant des décennies, le Québec a donc sélectionné en priorité de jeunes professionnels avec des diplômes universitaires et connaissant le français. Cette logique s’appuyait sur les données : en moyenne, les personnes plus scolarisées et maîtrisant les langues du pays d’accueil s’intègrent mieux économiquement.

Mais ce modèle avait des limites importantes.

Au cours de leurs premières années au pays, les immigrants occupent souvent des emplois exigeant un niveau de scolarité inférieur à celui qu’ils possèdent, alors même que plusieurs secteurs en forte demande —construction, soins de santé — recherchent davantage des travailleurs ayant des compétences techniques ou professionnelles. Certaines catégories de nouveaux arrivants mettent aussi de nombreuses années avant d’atteindre des revenus comparables à ceux des travailleurs nés au Canada. Autrement dit, sélectionner du « capital humain » sur papier ne permet pas toujours de prédire la capacité réelle à s’intégrer rapidement et efficacement.

L’immigration en deux étapes : une solution devenue un goulot d’étranglement

C’est dans ce contexte que s’est accéléré à partir de 2015 au Québec comme dans le reste du Canada, une logique de sélection favorisant les immigrants ayant déjà une expérience locale. Les politiques migratoires ont ainsi progressivement accordé plus d’importance à l’expérience de travail canadienne, aux diplômes obtenus ici et, plus largement, à une présence préalable sur le territoire. Et effectivement, chez les immigrants sélectionnés pour des motifs économiques, le fait d’avoir déjà étudié ou travaillé dans un poste bien rémunéré au Canada avant l’obtention de la résidence permanente tend à accélérer l’intégration au marché du travail et à améliorer les revenus à court terme.

Mais là encore, les limites apparaissent.

L’immigration « en deux étapes », où des étudiants internationaux et travailleurs temporaires deviennent ensuite résidents permanents, exerce désormais une forte pression sur les voies d’accès à la permanence. Avec la réduction des seuils d’immigration permanente dans la planification québécoise 2026-2029, plusieurs immigrants temporaires répondant aux critères de Québec pour la résidence permanente n’y auront que difficilement accès.

À court terme, le prochain gouvernement du Québec aurait avantage à rehausser les seuils d’immigration permanente, au moins de manière temporaires, afin de retenir des talents qui ont déjà amorcé leur intégration avec un programme qu’il contrôle entièrement.

À plus long terme, le Québec devra aussi se demander comment mieux sélectionner les candidats économiques, qu’ils soient déjà ici ou encore à l’étranger.

Dans un marché du travail mondial plus complexe et concurrentiel, l’enjeu sera à la fois d’attirer des talents répondant à des besoins très spécifiques et de mieux arrimer la sélection des immigrants aux besoins de long terme de l’économie québécoise.

Des pistes d’action pour mieux sélectionner les immigrants économiques

Dans un marché du travail mondial plus complexe et concurrentiel, l’enjeu sera à la fois d’attirer des talents répondant à des besoins très spécifiques et de mieux arrimer la sélection des immigrants aux besoins de long terme de l’économie québécoise.

L’objectif n’est pas uniquement économique. Une immigration réussie est aussi une immigration qui permet aux personnes qui choisissent le Québec de mettre pleinement leurs compétences à profit.

Les politiques migratoires pourraient ainsi évoluer vers des mécanismes de sélection plus fins, capables de mieux évaluer la transférabilité des compétences et le potentiel d’intégration durable des personnes admises de façon permanente. Quelques pistes d’action.

1) Prendre en compte la qualité de l’établissement de formation initiale

Un diplôme constitue avant tout un signal pour les employeurs : il reflète non seulement un niveau de compétences, mais aussi la qualité des réseaux professionnels développés et certaines aptitudes plus difficiles à mesurer directement (persévérance, capacité à collaborer, etc.).

Certaines études montrent que les employeurs accordent une valeur différente aux diplômes selon l’institution fréquentée, privilégiant généralement les établissements qu’ils connaissent ou perçoivent comme plus réputés. Actuellement la sélection du Québec traite encore souvent les diplômes de manière relativement uniforme : un baccalauréat est considéré comme équivalent à un autre, peu importe l’établissement ou le contexte de formation. À l’inverse, le Royaume-Uni et les Pays-Bas ont mis en place des voies d’accès temporaires pour attirer des diplômés d’universités étrangères très bien classées.

2) Mieux cibler le passage du temporaire au permanent

Pour les personnes arrivant d’abord avec un statut temporaire, les revenus gagnés au Canada avant l’obtention de la résidence permanente constituent souvent un meilleur indicateur du potentiel d’intégration économique que le type de permis temporaire détenu auparavant. Québec pourrait s’inspirer du gouvernement fédéral qui envisage d’accorder plus de poids à l’expérience canadienne et aux offres d’emploi dans des professions à salaire élevé.

3) Développer des partenariats internationaux de compétences

Les dernières années ont montré les limites d’une immigration conçue uniquement pour répondre rapidement aux besoins immédiats des employeurs. Certaines pénuries sont temporaires, mais d’autres sont beaucoup plus structurelles et touchent des professions où la demande est forte alors que l’offre de main-d’œuvre demeure limitée en raison des qualifications requises, comme les infirmières.

Pour répondre à ce même enjeu, l’Allemagne a mis en place des partenariats internationaux de compétences (Triple Win) où l’Allemagne soutient financièrement les pays partenaires pour la formation technique et linguistique de personnes sélectionnées. Cette approche combine à la fois politique d’immigration et coopération internationale : elle permet de répondre aux besoins du marché du travail allemand tout en soutenant les institutions de formation des pays partenaires et en favorisant les transferts de revenus et de compétences.

Pendant des années, le débat sur l’immigration s’est enfermé dans une logique binaire : plus ou moins d’immigrants. Pourtant, le véritable défi des prochaines années sera surtout de redonner confiance à la population envers le système d’immigration. Et cela passera moins par le seul nombre d’admissions que par la capacité à mieux sélectionner, intégrer et accompagner les personnes immigrantes.