Depuis la décennie 1980 jusqu’à tout récemment, l’ordre économique international était fermement ancré dans le cadre du néolibéralisme et du multilatéralisme. Le techno-nationalisme et le protectionnisme n’étaient pas des idées particulièrement populaires — tant dans l’opinion publique générale que chez les leaders politiques. Les membres du G7 ne remettaient nullement en question l’efficacité et la valeur ajoutée du libre-échange ni ne contestaient l’existence et l’utilité des grandes institutions internationales comme l’Organisation mondiale du commerce ou l’Organisation mondiale de la santé.
Les bouleversements géopolitiques des derniers mois sont venus mettre à mal cet ordre économique. Les leaders internationaux — Mark Carney en tête de liste — reconnaissent que le monde a changé et que leurs politiques économiques nationales respectives doivent être repensées. Or, dans le contexte des élections générales à venir au Québec plusieurs options s’offrent pour la redéfinition de la politique commerciale internationale québécoise.
Le choc et la résilience
Nous sommes d’avis que les relations commerciales avec les États-Unis demeureront la pierre angulaire de la politique économique québécoise. De même, les récentes discussions quant à la diversification économique vers l’Europe et le rapprochement politique, voire symbolique, avec l’Union Européenne est bienvenu. Mais au-delà et en sus de ces dynamiques économiques importantes, nous souhaitons mettre en lumière d’une part la nécessité de bien comprendre le nouveau paradigme au sein duquel se développe le commerce international et d’autre part l’importance de réfléchir à la reconfiguration des chaînes de valeur globales, notamment compte tenu des opportunités asiatiques.
L’importance des enjeux géopolitiques mondiaux constitue un choc sans précédent pour nombre de pays, particulièrement le Canada. Tous les acteurs politiques cherchent à répondre à ces tensions — tant le premier ministre Carney, que l’ancien premier ministre Legault, l’actuelle première ministre Christine Fréchette et les leaders d’opposition Charles Millard et Paul St-Pierre-Plamondon.
Or, ceux-ci définiront leurs options selon deux grandes orientations. D’une part, certains opteront pour le maintien du statu quo. La principale stratégie sera ici de retourner à l’état des choses d’avant le choc. De retourner en arrière afin de consolider les acquis et solidifier les fondations économiques et politiques. D’autre part, certains opteront plutôt pour la redéfinition de leurs politiques économiques en tentant de transformer tant la concentration géographique des relations commerciales que l’angle fondamental par lequel les relations commerciales avec les États-Unis, l’Europe et l’Asie s’opérationnalisent.
Dans ce contexte, l’Europe représente une voie de sortie prometteuse pour plusieurs. Nous sommes d’accord. Nous voulons cependant diriger le projecteur sur une option complémentaire: les opportunités asiatiques.
L’attrait économique croissant de l’Asie
Dans le contexte géopolitique actuel, l’Asie peut agir à la fois comme un puissant aimant économique et comme un levier de résilience stratégique pour l’économie québécoise. D’une part, elle constitue désormais le principal moteur de croissance de l’économie mondiale. Selon les plus récentes estimations de l’OCDE, l’Asie émergente — qui comprend notamment la Chine, l’Inde, l’Indonésie, le Vietnam, la Malaisie, les Philippines, Singapour, la Thaïlande et Taïwan — devrait générer près de 60 % de la croissance économique mondiale en 2026. Si l’on inclut les économies asiatiques développées, cette proportion grimpe à près des deux tiers de la croissance mondiale. En parallèle, la part de l’Asie dans le PIB mondial, mesurée en parité de pouvoir d’achat, devrait approcher les 50 % dès 2026. Ces chiffres traduisent une transformation fondamentale de l’économie mondiale : le centre de gravité économique se déplace progressivement vers l’Indo-Pacifique.
Ce déplacement ne se limite pas à une simple redistribution géographique de la croissance. Il reflète également une montée en puissance des marchés asiatiques comme centres de consommation, d’innovation, d’investissement et de développement technologique. L’émergence de vastes classes moyennes, l’urbanisation accélérée et les investissements massifs dans les infrastructures, les technologies numériques et la transition énergétique stimulent une demande croissante pour des produits et services dans lesquels le Québec possède des avantages concurrentiels importants. Les secteurs de l’intelligence artificielle, des technologies propres, de l’aérospatiale, des sciences de la vie, de l’agroalimentaire et des minéraux critiques offrent à cet égard des perspectives particulièrement prometteuses.
Dans ce contexte, maintenir une concentration excessive des relations économiques sur les marchés nord-américains traditionnels comporte un risque croissant. À mesure que les flux d’investissement, les chaînes d’innovation et les réseaux de création de valeur se déplacent vers l’Asie-Pacifique, les économies qui demeurent insuffisamment intégrées à cette dynamique risquent progressivement de perdre en compétitivité et en influence. Pour le Québec, l’enjeu n’est donc pas simplement de diversifier ses exportations, mais d’assurer sa présence au sein des nouveaux pôles stratégiques de l’économie mondiale.
Mais au-delà des opportunités économiques, l’Asie représente également un levier stratégique essentiel dans un monde où les interdépendances économiques deviennent de plus en plus politisées. La montée du protectionnisme, les tensions sino-américaines, les politiques industrielles offensives et les préoccupations liées à la sécurité économique transforment profondément les règles du commerce international. Dans ce nouvel environnement, la diversification vers l’Asie ne peut être pensée uniquement comme une stratégie commerciale. Elle doit également être comprise comme une stratégie de résilience.
L’objectif n’est pas simplement de vendre davantage en Asie, mais de permettre au Québec de réduire certaines dépendances critiques, de sécuriser son accès à des intrants stratégiques et de renforcer sa capacité d’adaptation face aux chocs géopolitiques. Diversifier les fournisseurs, développer des partenariats technologiques et approfondir les liens économiques avec certaines économies asiatiques permettraient de réduire la vulnérabilité du Québec face aux perturbations commerciales, aux restrictions à l’exportation, aux guerres tarifaires et aux ruptures d’approvisionnement qui caractérisent de plus en plus l’économie mondiale.
Pour le Québec, l’enjeu n’est donc pas simplement de diversifier ses exportations, mais d’assurer sa présence au sein des nouveaux pôles stratégiques de l’économie mondiale.
Redéfinir la stratégie Indo-Pacifique du Québec
Tirer pleinement parti des opportunités économiques et stratégiques offertes par l’Asie exigera toutefois une approche beaucoup plus ciblée et cohérente de la part du Québec. Dans un contexte de concurrence géoéconomique accrue, toutes les industries ne présentent pas les mêmes enjeux de sécurité économique, et tous les partenaires asiatiques n’offrent pas le même degré de complémentarité stratégique.
Le Québec gagnerait ainsi à adopter une approche plus sélective et mieux arrimée à ses intérêts économiques de long terme. Dans des secteurs stratégiques comme les minéraux critiques, l’aérospatiale, les technologies propres, l’intelligence artificielle ou les infrastructures numériques, il devient essentiel de construire des partenariats durables avec des économies asiatiques capables de soutenir les objectifs québécois de résilience, d’innovation et de compétitivité.
À cet égard, des partenaires comme le Japon, la Corée du Sud, l’Inde ou certains pays de l’ANASE devraient être considérés non seulement comme des marchés d’exportation, mais aussi comme des partenaires stratégiques avec lesquels développer des projets industriels, des collaborations technologiques, des initiatives de recherche et des chaînes de valeur plus intégrées. Le défi pour le Québec ne consiste donc pas uniquement à accroître sa présence commerciale en Asie, mais à mieux se positionner dans les réseaux économiques qui structureront la croissance mondiale des prochaines décennies.
Une telle stratégie nécessitera également une meilleure coordination entre les politiques commerciales, industrielles, énergétiques et d’innovation du Québec. Dans un monde marqué par la fragmentation géopolitique, la diversification économique ne peut plus être pensée indépendamment des impératifs de sécurité économique et de résilience des chaînes d’approvisionnement. Le Québec devra ainsi développer une vision plus intégrée de son positionnement international — une vision capable d’articuler ouverture économique, réduction des vulnérabilités stratégiques et renforcement de sa capacité d’action dans un environnement mondial de plus en plus incertain.
En définitive, l’Asie ne doit pas être perçue comme une alternative aux États-Unis ou à l’Europe, mais comme un pilier complémentaire d’une stratégie économique internationale modernisée. Dans un monde où les rapports économiques deviennent de plus en plus imbriqués aux rapports de puissance, le Québec ne peut se permettre d’être absent de la région qui façonnera une part croissante de la croissance, de l’innovation et des chaînes de valeur mondiales du XXIe siècle. La véritable question n’est donc plus de savoir si le Québec doit se tourner davantage vers l’Asie, mais plutôt comment il peut le faire de manière stratégique, cohérente et durable afin de renforcer à la fois sa prospérité économique et sa résilience géopolitique.




